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Istanbul : enjeux et perspectives d’une Capitale Européenne de la Culture controversée

Après un long processus et des efforts conséquents fournis par de nombreux membres de la société civile, Istanbul a été déclarée prête, le 11 avril 2006, pour devenir la Capitale Européenne de la Culture 2010 aux côtés de Pécs (Hongrie) et Essen (Allemagne). Le document de candidature d’Istanbul, intitulé « Istanbul, ville des quatre éléments » avait été présenté à la Commission européenne en 2005. Après consultation du Parlement et approbation par le Conseil des ministres de la culture de l’UE, le 13 novembre 2006, Istanbul a été finalement désignée Capitale Européenne de la Culture 2010. Ainsi, en 2010, Istanbul et ses 13 millions d’habitants vibreront au rythme de 467 projets artistiques inscrits dans le programme « Istanbul, ville des quatre éléments ». Le programme est construit autour des quatre éléments de l’univers (un pour chaque trimestre), qui ont un sens particulier pour Istanbul : la Terre renvoie à la tradition et à la transformation, l’Air comme « ciel envoyé » réunit des musiciens locaux et étrangers, l’Eau dans « la ville et la mer » compose de nombreuses activités sur le Bosphore, et enfin le Feu sous «  la falsification de l’avenir » se concentrera sur les arts modernes.

Istanbul fait partie de ces métropoles si grandes et si actives qu’elles en éclipsent les capitales en titre, rejoignant New York, Sydney et Rio de Janeiro. Istanbul est un port ouvert sur l’étranger, aujourd’hui doublé d’aéroports internationaux, devenue nœud de communications. C’est la seule ville du monde assise sur deux continents – Europe et Asie. Istanbul aura ainsi l’occasion de valoriser un patrimoine foisonnant. De nombreux chantiers de restauration de monuments vont être lancés, entres autres : la péninsule historique, autour de Sainte-Sophie et du palais ottoman de Topkapı ou encore les murailles byzantines de Théodose.

Le concept de Capitale Européenne De La Culture affirme une double orientation européenne et citoyenne. 2010 était pour Istanbul la dernière opportunité d’être désignée comme Capitale Européenne de la Culture – du moins tant que la Turquie n’aura pas adhéré à l’UE. En effet, à partir de 2011, seules des villes situées dans l’UE seront éligibles. L’évènement aura évidemment des conséquences en termes de diffusion de la culture turque. En France, ces conséquences seront d’autant plus fortes qu’un effet boule de neige se créé avec la saison de la Turquie en France [1] et l’exposition photos « Ebru » [2] . Cela permet d’installer une certaine accoutumance à la culture turque afin de pouvoir apprécier la qualité des œuvres d’art. Mais le choix d’Istanbul comme Capitale Européenne de la Culture n’est évidemment pas neutre. «  Nos choix ne sont pas politiques, même s’ils ont des conséquences politiques », a reconnu Jeremy Isaacs, le président du jury de sélection de 2010. Il y aura en effet des retombées politiques incontestables à tous les niveaux : européen, turc et surtout à celui de la ville elle-même.

En ce qui concerne le processus qui a abouti à la désignation d’Istanbul, deux étapes méritent attention : tout d’abord la création et la promotion en Turquie d’un projet de candidature porté principalement par la société civile et les intérêts privés ; dans un deuxième temps le choix délicat et controversé des institutions de l’UE qui ont permis à Istanbul d’accéder au titre de Capitale Européenne de la Culture 2010. Lorsqu’il est question ensuite de l’organisation même de l’évènement, plusieurs complications sont à noter : une bureaucratisation qui entrave le processus de mise en place du projet et un programme qui est beaucoup trop tourné vers le passé et le patrimoine et qui confond culture et tourisme. Finalement, l’enjeu le plus important concerne les conséquences à long terme après l’année 2010. Tout d’abord Istanbul Capitale Européenne de la Culture 2010 devrait permettre la reproduction des formes de gouvernance inédites mise en place dans le cadre de l’organisation des évènements de 2010. D’autre part le titre entraine une ouverture culturelle sans précédent, mettant en valeur notamment les cultures multiples d’Istanbul, qui est amenée à perdurer au-delà de 2010. En termes de relations extérieures et de rayonnement enfin, deux perspectives s’offrent à Istanbul. Dans un premier temps, Istanbul va pouvoir profiter de cette reconnaissance en tant que Capitale Européenne de la Culture pour renforcer les liens entre l’UE et la Turquie, jouant ainsi en faveur de son hypothétique adhésion future. Dans un second temps, le titre de Capitale Européenne de la Culture va permettre à Istanbul d’être propulsée vers le rang de cité internationale qu’elle convoite tant.

Istanbul a donc célébré officiellement le samedi 16 janvier son nouveau statut. « Après des mois de préparation, de répétition, et plus de 8 millions de lires turques investis pour la cérémonie d’ouverture, nous espérons que ce sera une expérience inoubliable que les gens pourront regarder en disant j’étais à Istanbul en 2010 » (Sekib Avdagiç, le directeur de l’Agence Istanbul 2010 Capitale Européenne de la Culture)

Une programmation gratuite et variée a pu être appréciée en sept lieux différents (dans plusieurs quartiers) avec des feux d’artifices, des danseurs et des concerts. Après le Président de la République turque Abdullah Gül, c’est son Premier ministre Recep Tayyip Erdoğan qui a pris la parole. Le Premier ministre a fait un discours consensuel destiné à montrer la détermination du gouvernement turc à faire d’Istanbul un centre mondial aux profondes origines culturelles, historiques et religieuses, mais tout en restant prudent pour ne pas négliger les atouts de la République et de la diversité culturelle d’aujourd’hui. A travers son discours, Erdoğan a fourni la garantie indispensable à une politique d’adhésion à l’UE et a réaffirmé la volonté de son pays de s’insérer dans la mondialisation. « Istanbul est une ville européenne. (…) Elle a toujours tourné son visage vers l’Europe. Istanbul a autant façonné la culture européenne qu’elle a été façonnée par elle. » (Recep Tayyip Erdoğan)

Cet avis est également partagé par Sekib Avdagiç (Président du Conseil Exécutif d’Istanbul Capitale Européenne de la Culture 2010) qui déclare : "Istanbul est prête à partager son énergie avec la Turquie et le monde". Des manifestations artistiques sont prévues pendant douze mois pour réaffirmer le destin européen de la Turquie. Un budget de 270 millions d’euros a été mobilisé pour attirer 10 millions de visiteurs.

Le titre de Capitale Européenne da la Culture porté par Istanbul tout au long de l’année 2010 pourrait donc lui permettre de se faire une place parmi les grandes métropoles mondiales tout en donnant à la Turquie une visibilité internationale. C’est surtout vis-à-vis de l’Europe et de la potentielle adhésion de la Turquie que ce titre est important car il permet à Istanbul de jouer le rôle de faire-valoir de la Turquie auprès des institutions européennes et des populations des Etats-membres. Cette promotion de la Turquie auprès de l’UE est facilitée notamment par des conséquences positives du processus de création et de mise en place du programme Istanbul 2010 : l’ouverture culturelle, avec la prise en compte des minorités et des quartiers périphériques, et une nouvelle forme de gouvernance inclusive et participative, favorisant la démocratie. D’autant plus que le projet a été lancé par des membres de la société civile, ce qui est totalement inhabituel en Turquie.

Ces corollaires du programme Capitale Européenne de la Culture 2010 sont de bons points pour la Turquie en faveur de son adhésion mais sont également bénéfiques pour le fonctionnement interne du pays. Ainsi Capitale Européenne de la Culture 2010 devrait permettre, après 2010, dans la continuité des programmes culturels, de développer une véritable politique culturelle municipale inclusive. En effet jusqu’ici le champ de la culture était quasiment entièrement investi par le secteur privé. Toutes ces prévisions sont néanmoins obscurcies par les défauts qui se profilent déjà : un programme culturel pour Istanbul 2010 encore largement financé par le secteur privé, trop orienté vers le tourisme et trop tourné vers le passé et l’héritage culturel et pas assez vers la production contemporaine.

Mais les difficultés qui semblent être les plus pesantes sont liées à l’organisation des évènements, mettant à mal les perspectives et bénéfices anticipés du titre Capitale Européenne de la Culture. Dix millions de visiteurs sont attendus, mais trois mois après le lancement d’Istanbul 2010, c’est la déception qui domine, sur fond de désorganisation. « C’est une totale désorganisation », constate en effet le sociologue Ali Akay. Des projets annoncés ne sont toujours pas validés, la communication est déficiente, le calendrier des événements incomplet. Le dernier incident concerne l’un des participants phares de cette année culturelle : le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk. Accusé par certains d’avoir bénéficié de générosités budgétaires pour la création de son « Musée de l’innocence », il vient de se retirer d’Istanbul 2010. Le pianiste internationalement reconnu Fazil Say, virulent opposant à l’AKP, fera aussi défaut.

Mais ne voulant pas conclure sur une note négative, je préfère offrir en guise d’épilogue la vision de Nedim Gürsel (directeur de recherche au CNRS à Paris) qui défend la nécessité d’intégrer Istanbul et donc la Turquie dans l’UE : « En effet, Istanbul débute, aujourd’hui, dans ses habits neufs de star européenne.[…] Devenue la ville la plus peuplée du continent, construite à la jonction de deux mers et de deux civilisations, à cheval entre l’Orient et l’Occident, l’ancienne capitale des sultans continue d’attirer, comme à l’époque de l’Empire ottoman, les populations des pays voisins, tandis que certaines villes européennes perdent leurs habitants et paraissent bien fades.[…]Pour avoir visité presque toutes les capitales européennes je ne peux m’empêcher de penser à l’avenir d’une Europe qui laisserait Istanbul hors de ses frontières. Ainsi, rejetterait-elle une partie importante de son patrimoine historique et culturel. Sans cette mégalopole effervescente, qui ne cesse de se développer, de s’européaniser tout en conservant l’héritage de son passé impérial, la vie citadine serait bien triste dans une Europe vieillie. »


[1] La saison de la Turquie en France s’est déroulée depuis juillet 2009 et jusqu’au 31 mars 2010 et a permis l’organisation de plus de 400 événements culturels dans l’Hexagone : expositions, concerts, spectacles et débats

[2] Travail photographique d’Attila Durak, rassemblé dans son livre Ebru (éd. Actes Sud) : reflet de la diversité culturelle turque. Son exposition a été visible dans de nombreuses villes françaises et donne un aperçu de cette mosaïque turque : Kurdes, Circassiens, Roms, Assyro-Chaldéens, Turkmènes, etc

Publié dans: Eclairages Mots clés: Elargissement - culture - Turquie

2 Réactions


Istanbul : enjeux et perspectives d’une Capitale Européenne de la Culture controverséeIstanbul : enjeux et perspectives d’une Capitale Européenne de la Culture controversée

par Marc

Le processus d’intégration de la Turquie à l’Europe serait alors bien engagée si Istambul si Istanbul est annoncée comme capitale européenne de la culture.

Istanbul : enjeux et perspectives d’une Capitale Européenne de la Culture controverséeIstanbul : enjeux et perspectives d’une Capitale Européenne de la Culture controversée

Article très intéressant. Sur la Turquie, il y a un article qui m’a frappé : un article qui parle de la Grèce et suggère, même si ce n’est pas son thème central, que la Turquie ne peut pas rentrer dans l’UE ne serait-ce que pour les relations qu’elle entretien avec la Grèce et Chypre. Sauf si l’UE estime qu’il y a des membres de "moindre importance". L’article est à l’adresse suivante :

http://respublicanova.fr/spip.php?a...



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Le 29 avril 2010, par Cécile Speich


Cécile Speich

Agée de 21 ans, Cécile Speich est étudiante en quatrième année à Sciences Po Bordeaux, en Master 1 « carrières européennes ». Elle a étudié un an à l’université de Maastricht, haut lieu symbolique de l’intégration européenne. Cette expérience dans le département d’études européennes, vécue aux côtés d’étudiants et de professeurs de tous les horizons lui a donné envie de s’investir dans la construction de l’Union européenne. Cécile est plutôt intéressée par les relations que l’Union entretient avec le reste du monde. La Turquie, pays très riche de par sa diversité, situé aux frontières de l’Union, la fascine tout particulièrement.



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