C’est du jamais vu en Turquie et pourtant l’association armée/coup d’Etat rappelle de vifs souvenirs à la population turque. Rien d’original en effet dans une accusation du gouvernement qui utilise la récidive (coup d’Etat) pour décrédibiliser le pouvoir militaire turc. Extraordinaire, l’interpellation l’est uniquement par son ampleur.
Une vague d’arrestations pour coup d’Etat
FAITS. Lundi 22 février, la police turque a procédé à l’arrestation de 49 officiers de l’armée turque interpellés pour leur implication présumée dans un complot contre le gouvernement. Le coup de filet réalisé dans huit villes est le plus important à ce jour contre l’armée turque. Ces officiers sont entendus par des procureurs civils au palais de justice de Besiktas à Istanbul. Ils sont accusés d’avoir monté en 2003 un complot afin de renverser le gouvernement islamo-conservateur turc (AKP) au pouvoir depuis 2002. Dans la nuit du mardi 23 au mercredi 24 février, la justice a décidé d’emprisonner quatre amiraux, un général et deux colonels, et a remis en liberté six autres officiers. Une vingtaine d’autres étaient toujours interrogés.
ACCUSATION. Ils sont accusés d’avoir cherché à susciter le chaos dans le cadre d’une opération baptisée Balyoz ("masse de forgeron"), dont le projet remonterait à 2003. Le plan Balyoz consistait en une série d’attaques contre des avions grecs au-dessus de la mer Egée et contre des mosquées à Istanbul afin de justifier la proclamation de l’Etat d’urgence par l’armée. Ce soi-disant projet de coup d’Etat a été révélé en janvier par le journal Taraf (journal largement pro islamique et opposant tenace à l’armée). Mais pour l’armée il ne s’agissait que d’un scénario élaboré pour un exercice. Le gouvernement a néanmoins saisi la balle au bond et lancé le coup de filet.
DEFENSE. L’instigateur supposé du plan, l’ex-général Cetin Dogan, a été arrêté. Il a nié toute implication, indiquant qu’il s’agissait d’un "jeu de stratégie" militaire. L’état-major, notamment à travers son chef, le général Ilker Basbug, a réfuté les accusations et dénoncé une campagne de dénigrement. Il a néanmoins reconnu l’existence de ce plan mais uniquement en tant que "scénario" de "wargame", « une simulation », comme en préparent toutes les armées.
ERGENEKON. Le plan Balyoz est sensé faire partie de ce que les procureurs ont appelé le complot Ergenekon. Ils prétendent en effet qu’une alliance des plus hauts gradés de l’armée avec les agents du pouvoir laïc de la société turque visait à créer les conditions qui permettraient à l’armée de renverser le gouvernement. Non seulement l’armée a nié avoir préparé un coup d’Etat mais les officiers nient également toute participation dans ce réseau Ergenekon. Plus de 200 personnes ont été arrêtées (certaines sont toujours sous les verrous) depuis 2008 dans le cadre de l’affaire Ergenekon, y compris des intellectuels, des journalistes, des universitaires. Aucune condamnation n’a encore été prononcée. La procédure, dans un premier temps saluée comme une avancée démocratique, a perdu de sa crédibilité quand les arrestations se sont étendues à des personnalités connues uniquement pour leur opposition à la politique du gouvernement, accusé de vouloir islamiser la Turquie.
AKP versus armée
Cette offensive judiciaire d’une ampleur inédite contre l’armée, qui se considère garante du régime laïque, a attisé les tensions entre les partisans du gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP, issu de la mouvance islamiste) et l’opposition.
L’armée turque est à l’origine de quatre coups d’Etats depuis 1960 : en 1960, 1971, 1980 et 1997. En 1997, elle a contraint à la démission le Premier ministre islamiste Necmettin Erbakan, mentor politique d’Erdogan (actuel premier ministre). Cependant, l’armée avait récemment déclaré par la voix de son chef, le général Basbug, que le temps des coups d’Etat était révolu. Il faut y voir la conjonction de deux processus.
D’une part, fort du soutien de Bruxelles, l’AKP a réussi à marginaliser les militaires. Avec l’élection du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, le pouvoir des militaires s’est érodé, sous l’effet des réformes engagées dans le cadre des négociations avec l’Union européenne. Symbole de ce déclin de l’omniprésence militaire, depuis 2005 et le début des négociations d’adhésion à l’Union européenne, le Conseil national de sécurité, qui institutionnalisait le rôle politique des militaires, est dominé par les civils.
D’autre part, depuis 2002, l’intrusion des militaires dans le jeu politique a pris des formes moins directes. Les généraux ont d’abord boycotté les réceptions officielles, pour protester contre la présence des femmes des responsables de l’AKP, vêtues d’un foulard islamique. Le lobby militaire a ensuite organisé, vainement, de grandes manifestations "laïques" en 2007, contre la candidature d’Abdullah Gül à la présidence de la République. C’est enfin une action judiciaire menée par le procureur de la Cour de cassation qui, en 2008, a failli conduire à la dissolution de l’AKP pour "activités anti laïques".
La détention de plusieurs officiers militaires, en soulignant qu’ils ne sont plus intouchables, marque l’apogée de la stratégie de l’AKP de marginalisation et de décrédibilisation de l’armée. « Les enquêteurs ont trouvé avec cette affaire une faiblesse de l’armée et comme celle-ci ne semble pas en mesure de les bloquer, ils vont aller jusqu’au bout », souligne Rusen Cakir, spécialiste de l’islam politique turc. Solidement installé au pouvoir, le parti islamo-conservateur est entré dans une phase de revanche politique. C’est ce qu’affirme le chef de l’opposition laïque (CHP, Parti Républicain du Peuple, fondé par Mustafa Kemal), Deniz Baykal, "C’est visiblement un processus de revanche politique". Il considère que l’arrestation est absurde considérant qu’elle est menée contre d’ex-généraux "regardant la télévision en pyjama et pantoufles", au sujet d’accusations remontant à sept ans et qui ne se sont jamais concrétisées.
Une avancée démocratique ?
’We did not give a chance to those who tried to fly a course for Turkey outside law, democracy and national sovereignty.’ Recep Tayyip Erdogan
En arrêtant ces officiers, "la Turquie a fait son plus grand pas pour se débarrasser d’un régime semi-militaire sous lequel les coups d’Etat n’ont jamais été traités comme des crimes", écrit Yasmin Congar, rédactrice en chef adjointe de Taraf. Le politologue Ali Bayramoglu, quant-à lui, considère que la démilitarisation du pouvoir politique est un processus irrévocable : "C’est aujourd’hui un moment crucial du processus de démilitarisation du régime et de la société turque. Mais le système de tutelle militaire est très profond. C’est une histoire de cent cinquante ans. Cela demande un parcours long et conflictuel. Il y aura encore des résistances mais c’est irréversible."
Le vice-premier ministre turc, Bülent Arinç se félicite du progrès démocratique que constituent l’arrestation et le jugement de ces officiers trop longtemps intouchables : "We could not even dream about things that we see happening now. Things will get better when those who were never accountable for their deeds begin to account for them."
Tout le monde n’est pas de cet avis. Nombreux sont ceux en Turquie qui défendent l’armée pour l’avancée démocratique qu’elle représente, en tant que symbole et gardienne à la fois de la laïcité et de la modernisation kémaliste. Nombreux sont ceux qui craignent l’islamisation douce et latente mais néanmoins réelle du pouvoir turc qu’est en train de réaliser le gouvernement AKP. Certains affirment que l’enquête, menée par des forces pro-gouvernementales au sein de la magistrature, est devenue un outil de manipulation politique destinée à punir une catégorie large de critiques de d’AKP, un peu trop bruyants au goût du gouvernement.
« On tente par ces arrestations de semer la peur en Turquie », clame le CHP, le Parti républicain du peuple, principale force de l’opposition laïque. Le but de décrédibilisation de l’armée aux yeux des citoyens est manifeste et la stratégie semble porter ses fruits. « La confiance des Turcs en l’armée s’érode de plus en plus », analyse l’universitaire Ahmet Insel.
L’Union Européenne, ayant depuis toujours œuvré, dans le cadre d’une plus grande démocratisation, pour une diminution de la présence militaire au sein du pouvoir turc, se voit rappeler par ces évènements la difficulté de sa position : vouloir conserver un certain poids de l’armée (malgré les problèmes que cela représente vis-à-vis de la démocratie), comme garantie d’une société et d’un pouvoir laïc et moderne ou favoriser le déclin de l’armée tout en renforçant le pouvoir politique en place, en risquant de voir la Turquie se transformer en un Etat islamiste et conservateur. Aucune issue n’est idéale et il semble donc aujourd’hui que l’UE et l’AKP aient obtenu gain de cause (même s’il reste fort heureusement en Turquie de nombreux esprits critiques n’ayant pas encore été accusés de coup d’Etat). Espérons que l’UE ne s’en mordra pas les doigts.
photo : le procureur de Istanbul, Aykut Cengiz Engin
auteurs
Cécile Speich
Agée de 21 ans, Cécile Speich est étudiante en quatrième année à Sciences Po Bordeaux, en Master 1 « carrières européennes ». Elle a étudié un an à l’université de Maastricht, haut lieu symbolique de (...)
Dernier Commentaire
, Le 7 juillet 2010
Il est clair que l’action passe avant tout par une sensibilisation et une plus grande information du public car il existe malheureusement des personnes qui pensent qu’il existe un "vaccin" contre ce fléau qu’est le Sida. Si les pouvoirs publics ne prennent pas le problème à bras le corps des victimes continuerons à payer un lourd tribu. Sibylle Merci pour ce que vous faites.



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