Présidence espagnole du Conseil de l’Union européenne : ce que peut faire l’UE avec l’Amérique Latine.
Le 1er janvier 2010, l’Espagne prendra la tête de la Présidence du Conseil de l’Union européenne. Parallèlement, s’est tenu fin novembre – et achevé sans consensus – le XIXe Sommet Ibéroaméricain à Estoril (Portugal). L’occasion pour nous de faire un point sur le programme que l’Espagne entend mener envers ses alliés historiques.
Après avoir lu et entendu tout et son contraire quant à la présidence espagnole et son utilité, dans la presse ou dans les amphithéâtres, il semblait nécessaire de mettre en lumière certains avantages stratégiques que possède cet Etat membre en matière de politique extérieure. La nomination de l’ancien président du Gouvernement Felipe Gonzalez à la tête des institutions européennes aurait pu être l’occasion pour l’Espagne de faire la preuve de tout son potentiel. A un profil admirable nos leaders ont préféré un profil terne. Quand bien même. La Présidence du premier semestre 2010 prouvera aux sceptiques que l’ouverture peut aussi se faire à l’ouest.
L’Amérique Latine : un pilier de la politique étrangère espagnole.
La politique étrangère espagnole s’articule, pour des raisons historiques et politiques évidentes, autour de trois piliers : l’Union européenne, l’Afrique et l’Amérique Latine. Cette dernière région est en effet une priorité incontestable pour la Diplomatie espagnole. Sur la base de la communauté de valeurs qui l’unit à ce continent, l’Espagne a pu mettre en place, à partir d’instruments aussi variés qu’originaux, une véritable politique latino-américaine, se traduisant notamment par une présence renforcée ainsi que par une stratégie d’accompagnement de ses partenaires.
C’est donc logiquement qu’une grande partie du programme espagnol sera tourné vers cette région. Cet engagement peut sembler paradoxal dans une Union européenne parfois trop focalisée sur elle-même et largement dominée par les modèles anglo-saxons. Dans le contexte de crise actuel, dont l’Espagne souffre particulièrement, sa volonté de mise en place d’une politique étrangère mondiale suppose des engagements qu’elle ne peut assumer seule. C’est pour cela que, très tôt, l’Espagne a affirmé son souhait de sensibilisation de ses partenaires européens sur l’importance de l’Amérique Latine et de dynamisation de la relation UE-ALC [1] .
« Une Présidence qui ne sera pas ordinaire »
José Luis Zapatero l’a dit clairement : il veut une présidence qui « laisse une trace », il veut œuvrer « pour une Union plus unie », qui confère davantage de tranquillité et de sécurité aux citoyens, il veut une Présidence « en accord avec les principes d’ouverture », tout en renforçant son rôle dans la sphère internationale. Et cela passe par une politique étrangère renforcée et innovante. Un échantillon des axes qui pourraient être abordés nous a été donné fin novembre à Estoril lors du Sommet qui réunissait les chefs d’Etats ibéroaméricains, dont certains sont placés au cœur de polémiques ou de négociations internationales que l’UE ne peut se permettre d’ignorer. Et même les absents ont fait parler d’eux.
Estoril : préparation à la Présidence
On attendait beaucoup de ce Sommet, dont l’un des objectifs affichés était l’intensification du dialogue UE-ALC. Cette rencontre a généré de nombreuses attentes, en raison notamment de la conjoncture politique actuelle sur le Nouveau continent. Il suffit de regarder ce qui s’y est passé et comment pour comprendre la situation espagnole vis-à-vis de ses partenaires et la manière dont elle entend faire évoluer la politique de l’UE à leur égard.
Les rencontres ont pris la forme de réunions de préparation de la présidence espagnole. Luis Amado, ministre portugais des Affaires étrangères, n’a d’ailleurs pas manqué d’exprimer sa volonté de mise en place d’un agenda ambitieux au niveau économique, social et stratégique entre les pays de la péninsule ibérique et ceux d’Amérique Latine.
UE-Mercosur : « soit on trouve un accord rapidement, soit on oublie »
Il a surtout été question de la rencontre préparatoire aux négociations entre l’UE et le Mercosur, organisations qui sont en contact depuis près de 10 ans sans pour autant parvenir à de véritable accord politique et commercial, ce à quoi veut remédier l’Espagne avant la fin de sa Présidence. En échange de ses subventions aux agriculteurs, Bruxelles désire, entre autres, une meilleure diffusion de ses produits industriels et de ses services, ainsi qu’une meilleure protection de la propriété intellectuelle. Angel Carro, DG Amérique Latine à la Commission européenne, a souligné l’importance de cette opportunité, à un moment où le cycle de Doha est enterré, où les pays de l’UE ont besoin de nouveaux marchés et où la Chine renforce ses positions et sa compétitivité dans la région latino-américaine.
Une réunion qui a permis une approche sensible des dossiers que l’Espagne posera sur la table des négociations européennes
21 chefs d’Etat étaient attendus, tous sont au cœur de l’actualité internationale. Se sont excusés les présidents bolivien, uruguayen, nicaraguayen et guatémaltèque. Evo Morales était en effet en pleine campagne présidentielle, tout comme Tabaré Vazquéz, qui a dû laisser sa place à l’ancien guérillero José Mujica. Le Honduras n’a pu être représenté par son Président (il n’y en a pas vraiment) et Raul Castro a suivi la tradition familiale : ne pas venir, ne pas s’excuser…
La question du Honduras : Depuis le début des événements, l’ensemble de la classe politique espagnole est mobilisé. Aucun des 27 membres de l’UE, à la demande expresse de la Diplomatie espagnole, n’a reconnu la légitimité des élections aux Honduras. Dès cet été, la position espagnole, par la voix du ministre des Affaires étrangère Miguel Angel Moratinos, était en faveur du respect de la constitution et de l’établissement de « pressions et de mesures exceptionnelles ». L’UE doit se sentir concernée par la stabilité de ce pays, placé au cœur d’une région encore instable, d’autant plus qu’elle est le principal donateur d’aide officielle du Honduras et son troisième partenaire commercial, lui offrant de plus la possibilité de profiter du Système de Préférences Généralisées (SPG+).
Le dossier des relations colombiano-vénézuéliennes, gelées par Hugo Chavez en août dernier, et ravivé par les derniers incidents transfrontaliers, reste lui aussi très sensible. Un suivi de la situation, voire une médiation, s’avèrent indispensable au vu du profil respectif de ces chefs d’Etat que tout oppose.
L’absence de Raul Castro soulève la question des relations avec Cuba. L’UE s’est toujours tournée vers l’Espagne pour déterminer sa relation avec l’île, dans la mesure où il s’agit du seul pays latino-américain à n’entretenir aucune relation officielle avec l’UE. La position commune conditionnant toute relation au respect des droits de l’Homme et des libertés fondamentales, proposée par José Maria Aznar et adoptée par le Conseil en 1996, pourrait être supprimée, ce qui ne va pas sans susciter de vifs débats, la Présidence suédoise s’y étant déjà vivement opposée.
L’Espagne et le Portugal doivent convaincre l’UE des opportunités offertes par l’Amérique Latine
Pour les pays du Nouveau continent, l’intégration européenne de l’Espagne et du Portugal est le fil conducteur de leur relation avec l’UE. Et les conflits qui concernent cette région ne peuvent pas être laissés de côté par leur allié ibérique qui, par la voix de l’UE, sera plus en mesure d’apporter sa contribution à leur résolution.
Pourtant, l’intérêt de l’UE envers la région a bel et bien perdu de sa vigueur. Mais l’Union pourrait aussi y trouver des avantages. Et c’est pour cela qu’il ne faut pas sous-estimer cette véritable « valeur ajoutée » qu’est la « relation spéciale » de l’Espagne avec ses partenaires historiques. La Présidence espagnole devra saisir les opportunités liées aux négociations avec le Mercosur, aux questions diplomatiques et migratoires. Cela sera aussi l’occasion d’aborder la proposition de création d’une Fondation EU-LA.
La préparation approfondie du Sommet UE-ALC qui se déroulera à Madrid en mai 2010 est enfin l’ultime objectif que s’est fixé l’Espagne pour sa Présidence. Cette période correspondra à la célébration des bicentenaires des indépendances dans de nombreux pays latino-américains. Cela sera aussi le moment du bilan…
Monsieur Zapatero, je vous présente, un peu en avance, tous mes vœux de réussite pour 2010. ¡ Vamos !
[1] Sommet Union Européenne – Amérique Latine et Caraïbes. Cinq se sont tenus à ce jour.
4 Réactions
Présidence espagnole du Conseil de l’Union européenne : ce que peut faire l’UE avec l’Amérique Latine.
par J. BernardExcellent article !!
Présidence espagnole du Conseil de l’Union européenne : ce que peut faire l’UE avec l’Amérique Latine.
par Charles-HenriJuste pour que ce soit bien clair, la DG Amérique Latine en tant que telle n’existe bien sûr pas mais il s’agit d’une direction (la direction G) de la DG Relex. Sinon, l’article est intéressant même si le lien entre le somment ibéroaméricain et les priorités de la présidence espagnole est un peu poussif, montrant par là même que les projets du gouvernement espagnol demeurent assez flous.
Présidence espagnole du Conseil de l’Union européenne : ce que peut faire l’UE avec l’Amérique Latine.
par Victoire Defos du RauMerci pour ces remarques constructives.
Angel Carro Castrillo est en effet le directeur adjoint ff/head of unit de la DDG3 (Amérique Latine) G4 (Unité 4 Mercosur CHili) au sein de la Direction G Relations Extérieures. Désolée pour ce raccourci qui s’est imposé pour des raisons évidentes.
Pour ceux que ça intéresse, http://ec.europa.eu/staffdir/plsql/... et précédents.
Quant aux objectifs du Gouvernement espagnol, ils me semblent au contraire assez développés, ou du moins autant que ceux affichés par les Gouvernements précédents (cf. sites du PSOE, Moncloa et l’ensemble de la presse nationale et latinoaméricaine). Ce sont en effet les axes concernant l’Amérique Latine qui le sont moins, d’où la publication de cet article.
Il n’en reste pas moins que pour la Diplomatie espagnole, la région est stratégique et fait l’objet d’une attention toute particulière. La volonté de dynamisation de la relation UE-ALC est ancienne, réelle, sincère et réaffirmée dès que possible. J’ai eu le privilège de rencontrer Juan Pablo de la Iglesia Secrétaire d’Etat espagnol à l’Amérique Latine, et reste convaincue de la véracité de ce qui m’a été expliqué.
Enfin, l’idée de la rédaction de cet article provient directement des revues de presses diffusées avant, pendant et après le Sommet d’Estoril. Le lien s’est imposé à moi de manière naturelle et, loin de l’avoir inventé, j’ai seulement retranscrit ce que j’ai pu lire. Cette réunion semblait être l’occasion idéale de présenter aux alliés en question les projets que les Espagnols comptaient mener à bien au cours des 6 mois à venir, là encore, pour des raisons évidentes...
Présidence espagnole du Conseil de l’Union européenne : ce que peut faire l’UE avec l’Amérique Latine.
par VivienSIERENSTrès bon article Victoire. Il me semble qu’il condense bien les différents défis de la future présidence espagnole dans ses relations avec l’Amérique Latine. Je tiens à réagir sur la question cubaine. Concernant la "normalisation" des relations avec Cuba durant la période de la présidence espagnole, je partage également tes doutes. Même si lors de sa visite sur l’île, fin octobre, Moratinos avait déclaré vouloir "élever" le niveau de relations entre Cuba et l’UE durant le premier semestre 2010, les derniers événements survenus lors de la journée internationale des droits de l’Homme à la Havane compromettent une avancée substantielle en la matière. Des évolutions semblaient pourtant voir le jour depuis cette dernière visite. Évidemment, depuis la passation « constitutionnelle » de pouvoir entre Fidel et Raúl, le régime castriste avait subi une certaine ouverture (notamment certains changements tangibles pour les citoyens cubains tels que la vente libre de portables et de PCs, accès aux infrastructures touristiques pour les Cubains, fin du plafonnement des salaires, extensions des professions légales) mais il s’agit là plus d’adaptation du système que de véritable changement de régime (c’est grosso modo le message qu’avait fait passé Raúl lors d’une séance plénière du Parlement en août de cette année). En outre, suite aux différentes catastrophes naturelles (ouragans) et de la crise économique, les effets de ces réformes tardent à faire sentir leurs effets au niveau économique global. La main tendue par le gouvernement Obama envers l’île qui s’est traduite par la levée des restrictions sur les transferts d’argent et sur les voyages des Cubano-Américains, constituaient autant de changements positifs du climat des relations envers Cuba. Suite à la visite de Moratinos, un des prisonniers d’un groupe de 75 avait même été libéré. Il s’agissait d’un réel pas en avant puisque cela consistait en la première libération depuis 18 mois. Pour rappel les relations entre l’UE et Cuba avaient justement été gelées en 2003 suite à l’arrestation de ces 75 prisonniers, dont 53 restent encore sous les verrous. Le cadre général des relations reste déterminé par la Position Commune du 2 décembre 1996 qui affirme la volonté de l’UE de s’engager sur la voie d’un dialogue et d’une coopération avec Cuba pour autant que l’île améliore son respect des droits de l’homme. Lors de la dernière présidence belge du Conseil, en 2001, un mécanisme de dialogue entre Cuba et l’UE avait été établi. Mais la dégradation de la situation des droits de l’homme en 2003 avait signifié un gel des relations. L’existence d’un système de dialogue avait néanmoins permis de maintenir un certain contact. Cela avait permis en 2007, sous initiative belge, de relancer le dialogue et de lever les sanctions en 2008. Pourtant l’UE reste cohérente et continue de répéter dans les conclusions du Conseil de juin 2009 qu’elle désire un respect des droits de l’homme afin de rétablir la coopération. Des projets de coopération sont d’ailleurs déjà en cours. Malgré les réticences de la Présidence suédoise, une rencontre ministérielle sous la forme de Troïka avait également été organisée le 28 novembre dernier (Cuba étant représenté par son Ministre des Affaires Étrangères Bruno Rodríguez Parilla). Mais alors que tout semblait s’améliorer, les violents affrontements entre les partisans pro-castristes et « las Damas de Blanco »-les épouses des dissidents enfermés- les 09 et 10 décembre dernier ont terni ce climat d’optimisme ambiant. Accusées d’ « actos de repudio » ou de trahison par les partisans du régime, elles ont été violemment molestées et l’une d’entre elle, l’épouse de Yoani Sanchez avait été appréhendée. Si d’autres événements de ce genre venaient à se répéter dans les mois à venir, on peut douter fortement que les 27 arrivent à se mettre d’accord pour normaliser les relations avec Cuba en juin prochain. Peut-être ces troubles ne sont-ils qu’une réminiscence de temps plus anciens, mais il nous rappelle en tous les cas que les quelques changements (cosmétiques) introduit par la garde fidéliste n’ont pas fondamentalement remis en cause le système politique cubain. Il ne nous reste donc qu’à espérer, comme tu le souhaitais également dans ton article, Victoire, que la Présidence espagnole puisse faire des avancées sur ce dossier et améliorer les droits du peuple cubain.

Victoire Defos du Rau
Originaire des Landes, Victoire Defos du Rau a obtenu son diplôme de Sciences Po Bordeaux en 2010. Son année Erasmus à l’Université de Salamanque, en Espagne, a éveillé son goût de la culture européenne, tant dans sa dimension humaine qu’académique. Les pays méditerranéens et latino-américains la fascinent tout particulièrement.











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